À quatre mois des présidentielles l'ADEME challenge les candidats sur leur stratégie nationale énergie et climat

Olivier ABULI, consultant conseil et analyses

13 décembre 2021

Faisant suite aux publications de la synthèse du GIEC à l’attention des décideurs et du volontariste « Paquet » énergie-climat « Fit For 55 » de la Commission européenne, l’ADEME vient d’apporter au débat public une contribution nationale qui parachève l’appréhension des échelles et des avenirs possibles.

Exercice prospectif bâti autour de quatre scénarios stratégiques, « Transition(s) 2050, choisir maintenant » a mobilisé l’expertise de plus de 200 contributeurs sur deux ans. Chacune des hypothèses présentées constitue une trajectoire pour contenir le réchauffement climatique sous le seuil des 2 °C en atteignant la neutralité carbone en 2050.


Ancrées dans la réalité hexagonale, elles reposent sur quelques constantes : diversification et forte croissance des usages de l’électrification et de la biomasse, rénovation massive de l’habitat, recours au numérique et à l’intelligence artificielle… Mais au-delà de ce socle incontournable, chaque récit descriptif correspond à un véritable choix de société impactant les modes de production et de consommation ; jusqu’à l’évolution des habitudes alimentaires.

Or, pour tenir le cap de 2050, c’est au cours du prochain quinquennat qu’il faudra arrêter - en termes d’aménagements, de recherche et de technologies - les options décisives qui transformeront sur le long terme la vie quotidienne des français.


Les cinq données transversales et incontournables de l’équation

Dès lors que la réflexion est resserrée au niveau national, cinq problématiques appellent une attention territorialisée toute particulière. Interdépendantes, elles se combinent et ouvrent ou ferment des voies en fonction d’un positionnement délicat des curseurs.


Approches par la sobriété, quelle soutenabilité ?

Des formes de sobriété énergétiques et consuméristes s’imposeront à tous dès les prochaines années. C’est incontournable, puisqu’il s’agit de réduire drastiquement la part des combustibles fossiles et des matières premières non renouvelables dans l’économie. Mais jusqu’à quel point ? Où plutôt à quel rythme ? Dans une France aujourd’hui marquée par l’étalement urbain et la précarité énergétique de 12 millions d’habitants, l’ADEME insiste sur les risques de clivage sociaux et de violences et préconise des efforts de graduation et de solidarité dans les politiques à mettre en oeuvre.


Puits de carbone, naturel et/ou technologiques ?

Très efficaces, les puits de carbone naturels s’avèrent indispensables. Il convient donc de les préserver voire de les renforcer par des actions de reforestation. Mais ils sont aussi vulnérables au changement climatique et leur résilience à terme est incertaine.

L’utilisation de la biomasse énergie avec captage et stockage du CO2 (BECCS) semble alors devoir y être associée, d’autant que bien des incertitudes persistent sur les technologies de captage dans l’air ambiant (DACCS).


Quelles évolutions des régimes alimentaires ?

Avec un doublement des besoins alimentaires mondiaux projeté pour 2050, c’est un enjeu majeur à la croisée des questions de santé, de maintien de la qualité des eaux et des sols, de préservation de la biodiversité et de lutte contre l’artificialisation progressive des espaces de forêts primaires.

Des modèles agricoles et alimentaires alternatifs peuvent s’imposer, mais à condition d’être articulés avec intelligence et cohérence aux autres dimensions sensibles des transitions (affectation des sols, niveau d’exploitation de la biomasse, captage naturel du carbone).


Repenser l’économie du bâtiment

Près de 50% de la consommation d’énergie nationale et de 25% des émissions de GES, 30% du budget des ménages, 51 millions de tonnes de matériaux de construction utilisés par an : tels sont les chiffres du bâtiment en France. Des choix sur cette activité résultent donc des conséquences économiques et industrielles de tout premier ordre.


Rénover massivement et construire autrement ; optimiser le recyclage des matières premières et la valorisation-réutilisation des déchets de chantier… les pistes d’optimisation et de gains énergétiques sont particulièrement importantes sur ce secteur.


Définir un nouveau modèle industriel décarboné

La nécessité de relocaliser une partie de nos besoins industriels en France est aujourd’hui globalement partagée pour des questions d’indépendance, de résilience et de souveraineté. Elle recouvre aussi un enjeu de limitation et de contrôle des délocalisations d’émissions carbone. Néanmoins, revenir sur une logique de 30 ans de tertiarisation et de mondialisation économique ne se concrétisera pas sans délai ni impact.


Pour les experts de l’ADEME, la réussite d’une politique de réindustrialisation compétitive passe par deux modèles complémentaires :

- une production qualitative, plus chère mais durable, basée sur le recyclage et la circularité ;

- une production plus quantitative dont les équilibres reposeraient sur l’efficacité énergétique et la décarbonation des process.


Quatre scénarios de transition(s) pour quatre modes de vie

Parmi les scénarios et narrations proposés par l’Agence, le premier et le quatrième constituent classiquement les « extrêmes » de l’exercice. Bien qu’intellectuellement envisageables, ils reposent chacun sur un « pari » quelque peu risqué : les limites de l’acceptation sociale pour l’un, l’incertitude sur l’émergence à terme d’une technologie de captage du carbone dans l’air maîtrisée pour l’autre. Néanmoins, ils nourrissent la réflexion pour éclairer opportunément par effet de miroir les deux options médianes.


S.1 : génération frugale

C’est le récit d’une transformation importante des façons de se déplacer, se chauffer, s’alimenter et s’équiper pour atteindre la neutralité carbone sans compter sur des technologies immatures de captage et de stockage du carbone. La nature est sanctuarisée et restaurée, la frugalité choisie par recherche de sens. C’est le règne du « low-tech » et de la réutilisation. La transition, rapide, s’appuie sur ce levier des aspirations, mais aussi sur la coercition et l’interdiction.

La production s’effectue au plus près des besoins sur les bassins de vie de villes moyennes qui bénéficient, comme la ruralité, d’une nouvelle dynamique de peuplement et d’activité. La consommation de viande et les déplacements sont divisés par trois. Les dimensions nationales et internationales s’amenuisent.

Ombre au tableau : la multiplication des contraintes et les difficultés à obtenir l’adhésion de tous font planer un risque élevé et permanent de contestations sociales.


S.2 : coopérations territoriales

Le rythme des transitions est ici géré pour que les changements soient soutenables et acceptés. Grâce à une gouvernance partagée et aux coopérations territoriales, le système productif évolue positivement vers une voie durable. Les valeurs d’une économie du partage et d’une préservation attentive de la nature constituent toujours le point de référence. D’ailleurs l’alimentation carnée baisse de moitié et les mobilités individuelles de 17%. Les évolutions sociétales sont certes graduées, mais profondes.

Le mix énergétique reste dominé par la biomasse et l’électricité décarbonée. Le captage et le stockage de CO2 sont déployés pour quelques usages incompressibles comme la cimenterie. La réindustrialisation cible des secteurs clefs liés au territoire. Le commerce international est régulé.


S.3 : technologies vertes

Dans ce troisième scénario, la dimension technologique l’emporte sur l’approche comportementale pour répondre aux enjeux climatiques. La manière de vivre est assez proche de celle que nous connaissons, bien que l’équilibre alimentaire soit plus sain, les véhicules électrifiés plus légers et que l’industrie décarbonée produise un peu moins de volume. Les technologies permettent de suivre et réguler les impacts du réchauffement (agriculture de précision, domotique, dessalement des eaux de mer…). Mais l’optimisation numérique consomme aussi dix fois plus d’énergie qu’en 2020.

La biomasse est en tension en raison de besoins élevés en carburants liquides renouvelables, malgré la mobilisation de la filière algale. Il en est de même de l’exploitation des déchets plus tournée vers la valorisation énergétique que vers le recyclage. Le mix énergétique s’étend à l’hydrogène décarbonée. Pour les activités industrielles, le recours au captage et au stockage de CO2 s’élève à 25%.

La concurrence entre métropoles est toujours d’actualité aux échelles nationale et européenne, tout comme perdurent les logiques de spécialisation et d’échanges mondialisés.


S.4 : le pari réparateur

Les trajectoire reposent en grande partie sur des perspectives de solutions efficaces et massives de captation et de stockage du carbone. Elle est guidée par une ligne politique de sauvegarde des modes de vie de consommation de masse. Elle privilégie l’émergence d’une classe moyenne mondiale soutenant la croissance avec, pour contrepartie, la mobilisation proportionnelle de ressources matérielles, financières et technologique pour conserver « un monde viable ».

Ici l’exploitation des ressources, l’artificialisation des sols et les mobilités continuent à augmenter, proportionnellement à la population.

La course aux innovations pour capter, stocker ou trouver une utilisation au carbone est constante. Malgré les apports « tech » à la « croissance verte », les data-centers consomment 15 fois pus qu’en 2020 et la consommation électrique projetée nécessite une relance vigoureuse et immédiate de petites unités nucléaires du type EPR de nouvelle génération.

L’économie est restée mondialisée et demeure pour partie carbonée.

Comme le précisent les auteurs de ce rapport en soulignant les limites des exercices de prospective, aucun de ces scénarios ne se concrétisera dans son intégralité dans les 30 prochaines années.
Des choix seront effectués, des innovations surviendront, des initiatives seront prises, des succès et des d’échecs seront constatés. Partant de là, la vie et la situation en 2050 pourrait plus ou moins s’apparenter à un mix des scénarios médians plus ou moins influencés par l’adhésion populaire à l’une des deux hypothèses dites « extrêmes ».

Mais à ce jour, c’est plutôt à la philosophie des « coopérations territoriales » (S.2) que l’offre et le positionnement de Vetted se rattachent : des transitions volontaires, mais négociées et acceptables, au moyen se solutions vérifiées, évolutives et efficaces.